Dépasser le pass culture | Livres Hebdo

Lire le monde

Patrick Bazin

Patrick Bazin est un ancien conservateur général des bibliothèques. D’abord en poste à l’Ecole des Mines de Paris, alors paradis de l’innovation, il a ensuite été directeur de la Bibliothèque municipa le de Lyon et, enfin, directeur de la Bpi (Centre Pompidou). Il s’est toujours intéressé à l’impact des technologies de l’information, puis du numérique, sur la connaissance et la société. Il s’est efforcé de comprendre la mutation de l’ordre multiséculaire du livre en un écosystème cognitif qui rend de plus en plus lisible le monde lui-même et implique que les bibliothèques deviennent des systèmes ouverts, dynamiques et véritablement démocratiques. Il a essayé de tirer les conséquences de cette mutation dans son métier de bibliothécaire. Mobilisé avant tout par son activité professionnelle, il n’a publié que quelques articles, dont Toward metareading (in actes du colloque The Futur of the book, 1994, California university press et version française in Bulletin des Bibliothèques de France, 1996), Le Futur du bibliothécaire (in Tous les savoirs du monde, BnF/Flammarion, 1996), La Mémoire reconfigurée (in Cahiers de médiologie, 2001), Vers un monde lisible (in Revue des deux mondes, 2010). lire la suite

Il y a 2 mois 3 semaines Blog

Dépasser le pass culture

Le pass pourrait avoir pour objectif de soutenir autant la créativité de chacun que le désir de consommer. Il pourrait répartir l’aide financière entre trois types d’usage : la simple consommation d’œuvres, l’apprentissage d’une pratique ou encore, plus révolutionnaire, la réalisation d’un projet de création, individuelle ou à plusieurs. 

C’est l’une des deux priorités du Ministère de la Culture : accorder à chaque jeune de 18-25 ans une somme de 500 euros pour lui faciliter l’accès aux œuvres. 
 
Certes, la culture est chère, de plus en plus chère, et il est tentant de compenser par une allocation le reflux croissant de la gratuité. Force est de constater, cependant, que cette mesure rencontre beaucoup de scepticisme. Les expérimentations en préparation vont peut-être éclairer nos lanternes, mais on ne peut pas dire qu’il s’agisse, en l’état, d’une idée forte, contrairement à l’extension des horaires d’ouverture des bibliothèques.
 
D’ailleurs, les expériences déjà menées - en Italie par exemple – en ont montré les effets pervers, comme l’achat de biens très peu « culturels » ou même le développement d’un trafic de revente. 
 
Mais, surtout, le projet risque de se retrouver en porte-à-faux avec une définition de plus en plus extensive et floue de la culture. Qu’est-ce qui relève après tout de celle-ci et justifie une aide publique ? Autant à la grande époque de la démocratisation culturelle, quand le périmètre des oeuvres était encore clairement défini et les plateformes du numérique dans les limbes, ce genre de projet à visée éducative était à peu près viable, autant, aujourd’hui, dans un contexte d’hybridation des modes d’expression, d’autonomie des consommateurs et de mondialisation, il perd une partie de son sens.
Un changement de logiciel s’impose. 
 
Les bibliothèques publiques sont peut-être actuellement les institutions les mieux préparées à ce changement, comme le montre le rapport Orsenna. Depuis qu’elles ont cessé de prescrire un livre « sérieux » contre l’emprunt d’une BD (années 60-70), elles ont fait un immense chemin pour devenir des lieux où la fréquentation d’un fablab n’est pas incompatible avec la lecture d’Autres rivages, où l’intelligence du monde et de soi – la culture en somme – trouve à se déployer dans un mixe de transmission, d’expérimentation et d’initiative personnelle. Les bibliothèques et le monde du livre, surtout si on y inclut tous ses avatars, sont porteurs d’une idée finalement très ouverte et très plastique de la culture.
 
Le pass pourrait s’en inspirer et avoir pour objectif de soutenir autant la créativité de chacun que le désir de consommer. Concrètement, il pourrait répartir l’aide financière entre trois types d’usage : la simple consommation d’œuvres (livres, spectacles, etc …), l’apprentissage d’une pratique (musique, écriture, théâtre, etc …), la réalisation d’un projet de création, individuelle ou à plusieurs. 
 
Autant les deux premiers volets resteraient assez classiques, autant le troisième serait véritablement révolutionnaire car il confierait aux bénéficiaires du pass le soin de faire évoluer à travers leurs propres projets le champ culturel. La plateforme prévue pour la gestion du pass deviendrait alors aussi bien un forum de présentation des projets et d’échange des bonnes pratiques, qu’un outil de distribution des aides.
 
Une telle transformation ne relève pas de l’utopie ou d’une vision populiste. Il est frappant de voir à quel point le fait culturel gagne les esprits et imprègne toutes les formes d’expression. En réalité, la culture devient un continuum où interfèrent étroitement des formes savantes et populaires, où les expériences les plus sophistiquées s’articulent aux usages les plus quotidiens. Ce continuum n’est pas nouveau, mais alors qu’il s’étageait jusqu’à présent selon une hiérarchie intellectuelle et sociale, il tend aujourd’hui à imbriquer différentes perspectives, à se fractaliser.  Alors qu’il impliquait un processus de transmission, il suppose désormais un réseau d’influences réciproques. 
 
Les politiques publiques doivent tenir compte de cette réalité. Elles ne peuvent se contenter de laisser les actions institutionnelles et leurs financements faire boule de neige alors que le véritable enjeu les déborde. Un pass qui aiderait ceux qui le désirent à explorer leur propre idée de la culture, même à partir d’ingrédients a priori peu culturels, contribuerait au renouvellement du paysage sans pour autant menacer les œuvres impérissables. Alors, oui au pass culture, à condition de le dépasser.
 
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